L’incroyable histoire de la Boniface Renault, fabriquée par… un prof de sport

Beaucoup de gosses passionnés de voitures ont fait ce rêve : rouler dans une voiture qu’ils auraient dessinée et fabriquée, portant leur nom… Omer Boniface l’a fait. Il n’était ni ingénieur ni un industriel. C’était un professeur de sport, et surtout un artiste touche-à-tout, qui a construit sa propre auto dans le garage de sa maison. Pas pour la gloire. Il a roulé régulièrement avec !

La dernière fois que la voiture a été exposée, en mars 2008 à Saint-Laurent-Blangy. PHOTO BENOÎT FAUCONNIER

Omer Boniface a laissé une trace dans sa ville natale, Saint-Laurent-Blangy, près d’Arras. Une personnalité incroyable, qui a porté de nombreuses casquettes, cumulé plusieurs vies en une seule. L’homme se distinguait par de la curiosité à la pelle, un talent de bricoleur hors normes. Il était un touche-à-tout, qui avait besoin de créer. Omer Boniface a d’ailleurs été un peintre reconnu et respecté, laissant derrière lui à sa disparition, en 2003, à l’âge de 82 ans, une oeuvre incroyable. C’est pourquoi une salle de l’hôtel de ville de Saint-Laurent-Blangy porte désormais son nom.

Sa vie professionnelle a surtout été rythmée par les cours. Il était professeur de sport. Mais il consacrait son temps libre à de multiples projets foisonnants. Parmi ceux-ci, la création d’une voiture, bien connue dans l’Arrageois à la fin des années 1960, puis peu à peu tombé dans l’oubli. Un modèle unique au monde, né de l’imagination fertile d’Omer Boniface qui s’est attaqué à une montagne : concevoir de ses mains une carrosserie posée sur une base roulante existante, celle d’une Renault 10 Major. Audacieux ! Extravagant ! D’autant que l’homme n’a jamais voulu en faire un business. C’était son envie, comme il lui en venait sans doute des dizaines chaque jour. Si le look de la voiture est sujet à discussion, avec plus de cinquante ans de recul, le soin apporté à sa réalisation, la technique employée, laissent sans voix.

La voiture est née dans un garage d’une vingtaine de mètres carrés, au domicile familial. Omer Boniface a commencé par réaliser une maquette en mousse polyuréthane recouverte d’une croûte d’enduit à l’eau. La maquette a été poncée, nourrie de plusieurs couches de laque, pour obtenir des surfaces parfaitement lisses. Les différentes parties ont été réalisées en résine polyester armée de tissu de verre. Omer Boniface ainsi réalisé lui-même les moules en vingt-deux morceaux d’où sont sortis les différents éléments de carrosserie.

Quatre mois pour réaliser une portière

Dit comme ça, tout semble assez simple. Mais le savoir-faire ne se dégote pas sous le sabot d’un cheval. Omer Boniface s’y est repris à plusieurs reprises, a tâtonné, recommencé. La confection d’une portière lui a demandé quatre mois de travail pour sortir la forme extérieure, la forme intérieure, loger le mécanisme de son accrochage, la serrure, le lève-vitre, avec son lot de mauvaises surprises à la clé. Ainsi Omer Boniface a-t-il raconté qu’après avoir remonté la première vitre… il ne lui était plus possible d’ouvrir la portière. Un élément de carrossier dont il a décortiqué le fonctionnement en collectionnant plusieurs exemplaires dénichés dans des casses. L’avant de sa voiture est, lui, constitué d’une douzaine de parties boulonnées entre elles.

La voiture est née officiellement le 13 avril 1967. Elle a toujours conservé son immatriculation d’origine. PHOTO BENOÎT FAUCONNIER

D’après l’artiste, ce sont les confections des moules qui ont demandé le plus de temps. « Sur cent heures passées pour sortir une pièces, 95 % du temps fut consacré à la confection de la forme, a-t-il dit à Danièle Vaudrey, qui a réalisé un reportage sur la Boniface et son créateur en 1981. Pour la polymérisation de la résine, une température de 15 degrés était nécessaire. Je me suis fabriqué une cage en plastique que je chauffais aux infrarouges. Après dix minutes environ, quand ma résine devenait pâteuse, je bouclais tout : la cage et le chauffage. Lorsque je revenais le lendemain, tout était prêt pour le démoulage.« 

7 000 heures de travail

Le pare-chocs était conçu comme le reste de la carrosserie, armé d’une lame d’acier glissée entre deux couches de tissu de verre. La résine a été étalée au pinceau ou au rouleau, et la peinture appliquée au pistolet en huit couches.

Le volant aussi est une fabrication maison, en deux pièces : le cerceau (en trois morceaux de contreplaqué collés, serrés et arrondis au tour à bois) et le « Y » en trois pattes soudées. Les sièges ont été créés par Omer Boniface, et non pas récupérés d’une voiture de série. Ils ont été coulés sur lui, avec un moule en plâtre et une armature en tubes. Un sellier a réalisé la garniture.

De la Renault 10 Major, Boniface a conservé la planche de bord, le dégivrage arrière, le moteur arrière, les quatre freins à disque. Au niveau du freinage, Omer Boniface a simplement ajouté un double circuit. La colonne de direction, les amortisseurs ont été modifiés. Pneus et jantes ont été fournis par un de ses amis.

Homologuée sans problème, carte grise obtenue !

Pour mettre sa voiture sur la route et l’homologuer, à l’époque, Omer Boniface a dû présenter un certificat de Renault indiquant que la mécanique n’avait pas été transformée. Les arceaux consolidant la coque étaient conformes, et les tests de freinage étaient concluants, montrant même, selon le créateur, une meilleure efficacité que sur la Renault 10. Omer Boniface s’était appliqué à répondre aux normes de l’époque : par exemple, les feux devaient être à au moins 51 cm du sol. Des années plus tard, la norme est passée à 35 cm, laissant à Omer Boniface le regret de ne pas avoir pu concevoir à l’époque une voiture plus basse et aérodynamique. La voiture a été homologuée, Omer Boniface a obtenu une carte grise, et la voiture est née officiellement le 13 avril 1967.

La création de la voiture a demandé cinq ans et 7 000 heures de travail. PHOTO BENOÎT FAUCONNIER

Ce coupé à deux places à l’allure de grenouille flapie est resté un objet unique. Cinq ans de travail au total et 7 000 heures ont été nécessaires pour donner vie à la Boniface jaune pétante, qui a coûté 6 000 F de l’époque à son créateur, mécanique et matériaux compris. Si on devait valoriser la main d’oeuvre…

Exposée une dernière fois à Saint-Laurent-Blangy en 2008

Cette Boniface Renault a été montrée publiquement le 15 mars 2008 au cours de la bourse-exposition du club Ravera 6A, à Artois Expo, à Saint-Laurent-Blangy, à quelques centaines de mètres de là où elle est née. Edwige Boniface, la veuve d’Omer, avait alors décidé de donner la voiture au club, qui a donc voulu rendre hommage à cette voiture et à l’artiste qui l’a conçue. « On s’en servait
tous les jours. Elle n’était pas très pratique pour aller faire les courses
», m’avait expliqué à cette occasion Edwige Boniface, acceptant de poser à côté de la voiture fabriquée par son mari, sur le stand du Ravera 6A.

La Boniface-Renault n’avait pas roulé depuis près de quinze ans. « Si mon mari était encore vivant, cette voiture ne serait pas là. Mais quelque part, il revit un peu avec elle,exposée ici », résumait Edwige Boniface (décédée en 2018), un peu émue de cet hommage public à son époux. En 2008, ceux qui se souviennent avoir vu rouler cette Boniface n’avaient pu manquer l’occasion de saluer une dernière fois cette voiture hors du commun, qui a ensuite quitté son bitume natal.

Faute de pouvoir la stocker dans de bonnes conditions, le Ravera 6A avait prévu en 2008 de confier la Boniface au Musée de l’épopée et de l’industrie aéronautique d’Albert, dans la Somme.

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