A la découverte du (riche) patrimoine et des curiosités du carrossier Gruau

Gruau, ce nom ne dit pas forcément grand chose au grand public. C’est pourtant une « marque » notable dans le paysage automobile français. Elle a fêté en 2019 ses 130 années d’existence. Gruau est l’un des derniers grands carrossiers français, un maître de la transformation de véhicules utilitaires pour le transport, l’industrie, les services, l’administration. En valorisant son patrimoine d’une richesse insoupçonnée, Gruau remet dans la lumière quelques curiosités via l’Aventure.

Faites le test. Parlez de Gruau à un ami. Réaction probable : aucune. Le nom lui sera probablement inconnu. Parlez-lui maintenant de la Subaru Impreza de la gendarmerie. Là, ça fera davantage « tilt ». Le lien entre les deux ? C’est bien le carrossier Gruau qui a transformé la bombe japonaise pour la mettre dans les mains des pilotes des brigades rapides d’intervention, dans les années 2000. L’impact de cette voiture auprès du public a été un booster d’image, reconnaît-on volontiers dans l’entreprise. Mais se focaliser sur les Subaru bleues sorties des ateliers de Saint-Berthevin, près de Laval, en Mayenne, serait réducteur.

Gruau, c’est un carrossier qui prend ses racines au XIXe siècle. L’automobile en est à ses balbutiements. La charrette hippomobile est plus courante à l’époque. L’entreprise prend comme date de référence de sa création l’année 1889. Discutable, sans doute, on le verra plus loin. Cette année-là, un charron installée à Ernée, en Mayenne, implante son activité familiale à Laval, la grande ville. René Le Godais est alors veuf, avec six enfants. Sa spécialité ? La charrette anglaise.

Suivi par quelques uns de ses ouvriers, il s’installe devant le champ de foire de Laval. Malin ! Les agriculteurs de la région, qui sont les clients visés, passent forcément devant la Maison Le Godais. L’affaire marche plutôt bien, elle est transmise par René père à René fils, qui fait grandir la société jusqu’à son décès prématuré, en 1925, à seulement 44 ans. En 1929, un de ses anciens apprentis est appelé par la veuve de René Le Godais. Marius Gruau entre dans l’entreprise et épousera Angèle, la fille unique de René Le Godais fils. Marius Gruau connaît le métier, il est issu d’une famille de charrons mayennais établis à Maisoncelles.

Les années 1920 et 1930 sont celles de l’explosion de la mécanisation, aussi bien dans les champs que dans les transports. Marius Gruau, carrossier formé à Rennes, en profitera pour développer l’aménagement de véhicules, répondant à des demandes auxquelles ne peuvent répondre les constructeurs assoiffés de standardisation et de chaînes de montage permettant la fabrication de masse.

Avec Marius aux commandes, la société porte le nom de Gruau dès 1933. Et développera un vrai savoir-faire dans l’habillage de châssis. Ainsi naissent des autocars, des camions, des fourgons, des bétaillères, des voitures modifiées. La bascule intervient en 1955 : la carrosserie Gruau emporte un contrat de 250 cars à livrer à l’armée. Un bureau d’études est créé, placé sous la responsabilité de René Gruau, fils de Marius, et la société glisse vers une dimension industrielle. D’ailleurs, elle s’installe ailleurs, dans Laval, pour prendre ses aises.

A ce stade, le parallèle historique est saisissant avec un autre carrossier français, hélas disparu aujourd’hui : Heuliez. Le cheminement est absolument identique. Une famille de charrons (des Deux-Sèvres, pour Heuliez) se diversifie dans la fabrication de carrioles, les générations se succèdent, innovent (procédé de roues caoutchoutées chez Heuliez), font prospérer leur affaire et saisissent l’opportunité offerte par le développement du transport automobile en fabriquant notamment des autocars, sensiblement aux mêmes époques. Heuliez et Gruau prendront par la suite des directions différentes, mais le tronc commun est bien là.

Retour en Mayenne. Les années 1960 sont celles des partenariats avec Citroën, Berliet et Saviem, et des réussites à l’export, notamment sur le continent africain. Une activité de production de caravanes est lancée en 1962. A la fin es années 1960, Gruau emploie 400 salariés et prend ses aises à Saint-Berthevin, aux portes de Laval. Implantation qui héberge toujours le siège et l’usine principale du groupe, qui s’oriente principalement vers le véhicule utilitaire dans les années 1980.

Gruau planche par exemple avec le carrossier Durisotti (basé près de Lens, dans le Pas-de-Calais) sur une variante utilitaire de la Peugeot 205 : ce sera la 205 Multi (dont le hayon et le pavillon seront découpés pour être remplacés par un module cubique surélevé en polyester) produite à 2500 exemplaires à Laval entre 1985 et 1988. Les mêmes principes sont développés sur Volkswagen Polo et Ford Fiesta.

Fin janvier 1994, après six mois de développement en collaboration avec Durisotti, Gruau lance la production de la 205 F rallongée, à la cellule arrière mieux intégrée et plus vaste. La voiture est transformée sur une base de 205 à 5 portes, équipée du moteur diesel XUD7 de 60 ch.

Gruau dévoile les secrets de la transformation : « Après avoir enlevé les portes arrière et le hayon, la carrosserie était largement découpée à partir de la moitié arrière. Une armature tubulaire en acier était ensuite soudée sur la structure restante du véhicule pour garantir la rigidité de l’ensemble et allonger le porte-à-faux arrière de 23 cm. Une cellule monocoque en polyester était assemblée par collage venant de cette façon habiller les panneaux latéraux, le pavillon et la capucine. Deux portes battantes vitrées en partie supérieure, issues du Citroën C15, venaient fermer la cellule arrière, facilitant ainsi l’accès à l’espace de chargement. »

En 29 mois, 7500 exemplaires sortiront de l’usine de Laval. Plus tard, des Renault Kangoo seront également rallongés par Gruau : 53.000 unités seront transformées entre 1997 et 2012.

La diversification est poussée aussi par le rachat durant deux décennies (1990 et 2000) de différentes carrosseries spécialisées dans des domaines d’activité bien spécifiques (ambulances, véhicules funéraires par exemple). Les partenariats avec les constructeurs sont aussi recherchés (et obtenus) pour la modification d’utilitaires légers, ou la construction de minibus. C’est aussi un acteur majeur de la transformation de véhicules d’administrations d’Etat, en remportant des marchés UGAP du ministère de l’Intérieur notamment.

PHOTO GRUAU

La valorisation de cette riche épopée a débuté en 2009, avec la création d’un service Patrimoine chargé de préserver la mémoire de l’entreprise à travers documents, photos, témoignages, et véhicules conservés. Fin mai 2019, l’Aventure Gruau voyait officiellement le jour, avec une scénographie particulièrement travaillée après deux années de réflexion et de travail.

Dans un espace de 300 m2, plusieurs salles racontent l’histoire de la société, reviennent sur les différents métiers exercés dans le groupe, et présentent différentes innovations en cours de développement. L’Aventure Gruau s’appuie notamment sur 40 000 documents archivés. Elle est accessible aux collaborateurs du groupe, aux clients, partenaires, mais aussi aux écoles. Une salle au rez-de-chaussée réunit enfin quelques véhicules qui retracent différentes époques et illustrent le savoir-faire du groupe. D’autres véhicules étant stockés sur le site de Saint-Berthevin, une autre salle d’exposition pourrait être aménagée.

Du spectacle, du fun, des loisirs…

La collection de l’Aventure Gruau compte aujourd’hui une trentaine de véhicules qui ont jalonné la vie de l’entreprise. Neufs, restaurés ou en passe de l’être, ces engins démontrent la diversité des productions Gruau. Comment résister à l’excentrique Escapade 2000, un concept-car de cabriolet de luxe à sept places sur une base de Peugeot J5/Citroën C25 ?

L’exemplaire de la Subaru Impreza de gendarmerie a été livré aux gendarmes en 2006. C’est l’une des 63 autos transformées chez Gruau. Cette voiture a été rachetée lors d’une vente des Domaines et a été remise en état en une cinquantaine d’heures par des employés de Gruau.

Si l’Impreza est la « Gruau » la plus connue, l’autre célébrité maison est la Fiat Bravo cabriolet médicale maintes fois aperçue sur les routes du Tour de France cycliste. Elle est donc « entrée » chez des millions de téléspectateurs, souvent vue quand le médecin chef du Tour porte assistance à des coureurs. Fiat a longtemps été un partenaire du Tour de France, mais ne disposait pas dans sa gamme d’un cabriolet suffisamment spacieux, hormis la Punto ou la Barchetta. Une Bravo a donc été transformée par Gruau. Un cabriolet unique !

Autres cabriolets uniques : la Peugeot 205 La Baule, un concept-car de 1984 inspiré du monde nautique, qui n’a jamais été traduit en série. Les garnissages intérieurs sont revus, le bois apparaît sur le plateau arrière, et un kit carrosserie fait faire de la gonflette à la petite 205.

Elle non plus n’a pas passé le stade la production en petite série : la Peugeot 106 pick-up, imaginée par Sbarro, en partenariat avec Gruau, qui a songé la produire en petite série. Cette 106 a été rallongée de 26 cm. L’effet « sac à dos » n’est pas des plus heureux, mais c’était le seul moyen de combiner banquette arrière et volume de coffre permettant un usage loisirs comme le transport de planches de surf. Elle pouvait accueillir une capote souple ou un toit rigide, et des passagers à l’arrière malgré la possibilité de disposer des VTT sur le plateau arrière.

La Renault 5 Belle-île, quant à elle, a dépassé le stade du projet, et a été produite en petite série. L’arrière a été transformé et ouvert pour devenir un mi-cabriolet : le toit en dur s’arrêtait derrière la tête des occupants avant. Une banquette étai maintenue à l’arrière, surplombée d’une capote. Le système d’ouverture du volet arrière était inédit. Probablement la plus fun des Super 5 !

Depuis ces tentatives peu fructueuses et sans véritables débouchés, Gruau s’est reconcentré sur son coeur de métier, les utilitaires. Tant pis pour le fun et l’évasion, mais c’est l’utilitaire qui fait bouillir la marmite chez Gruau. Même les grands constructeurs automobiles ne se risquent plus trop sur le bizarre, de nos jours, surtout s’agissant de modèles d’entrée de gamme de plus en plus compliqués à rentabiliser. Alors sur des voitures de niche…

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