Tour de France 2015 : dans la caravane publicitaire, bonne humeur et salaire de la peur

Difficile de savoir précisément quelle est la part de la caravane publicitaire dans la fascination qu’exerce le Tour de France sur le public, au bord des routes. A la télé, on mesure assez facilement la masse de spectateurs qui gueulent sur les coureurs. Un peu moins l’excitation générale deux heures avant le passage du peloton, quand la caravane ouvre la route. Dans une des voitures « pub », le regard sur l’événement bascule complètement. En route !

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Plutôt méfiant à l’égard des sondages et des études qui en découlent, je reste sceptique devant un chiffre : un spectateur sur deux viendrait au bord de la route, sur le Tour de France, pour la caravane publicitaire. Encore un coup d’ASO et un argument marketing de plus pour faire venir les marques et alimenter les caisses de l’épreuve, est-on tenté de penser. A-t-on réellement sondé ce public qui gueule et qui s’agite au passage de voitures bariolées ? Possible, ou pas.

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Le doute s’estompe très vite. La caravane publicitaire s’ébranle deux heures avant le départ des coureurs. Deux heures. Sur l’étape Arras-Amiens, me voilà à 10 h 45 pétantes dans une Octavia Combi de la caravane Skoda, quatrième dans l’ordre du cortège, après les Peugeot 3008 de la gendarmerie, les Volkswagen Golf cabriolet de LCL, et la troupe du Journal de Mickey. Associé pour une journée à un binôme composé du pilote, et d’une hôtesse, debout sur la plateforme à l’arrière de l’Octavia Combi modifiée, chargée de danser et de distribuer des bobs Skoda. Au programme de cette cinquième étape : un peu moins de 190 kilomètres.

Le dispositif publicitaire de Skoda, sur le Tour, c’est huit véhicules : un Yéti en ouverture, six Octavia Combi aménagées pour la distribution des bobs, et un char, sur lequel prennent place notamment quatre vainqueurs d’un concours. Pas de bol, à Arras, il pleut. Des cordes, parfois. Et dès le village-départ, près du cimetière britannique, à deux pas de la citadelle, la foule est monstrueuse. Canalisée derrière des barrières, certes, mais c’est une première indication.

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Les six Octavia Combi doivent rouler en quinconce. En tête, c’est Laurent, le chef du dispositif, le régulateur, qui donne les ordres par talkie walkie. Lui est branché sur Radio Tour et reçoit les infos du bon dieu de la course. C’est lui qu’il faut informer pour sortir du dispositif (pour des pauses naturelles). Mais il décide quand, et où. Bref, c’est le boss, qui a au-dessus de lui le grand boss de la caravane, connu pour ne pas être le plus grand des déconneurs quand la caravane passe.

Dans chaque auto, une grosse responsabilité est déléguée à chaque pilote : assurer la sécurité de l’hôtesse… et du public. Dis comme ça, ça paraît évident, mais on verra au fil des 189,5 kilomètres, que cette notion a toute son importance. Si notre Octavia roule très près du public, ce n’est pas pour effrayer. « Je prends mes virages larges, et je roule près des gens pour les écarter. C’est pour leur sécurité« , raconte le pilote, qui s’attend à mettre des coups de rétroviseur. « Il vaut mieux ça plutôt qu’un spectateur qui passe sous une voiture. Un coup de rétro, ça ne fait pas mal. » Notre pilote, comme les autres, a reçu une formation à la conduite spécifique, avant de prendre la route du Tour.

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Et pour cause : c’est à la distribution des goodies que tout peut basculer. Un objet qui retombe sur la route, un spectateur qui part le chercher et l’accident est très vite arrivé, même à 30 km/h, la vitesse moyenne d’évolution des voitures dans la caravane. « Mon » pilote, qui participe à son premier Tour, a déjà repéré les comportements. Indispensables pour anticiper. « En général, les gens sont hyper enthousiastes. Tu vois très vite ceux qui sont agressifs, ceux qui veulent un objet à tout prix. Parfois, les hôtesses se font insulter« , explique le pilote.

« Tu as des gens qui se mettent sous les roues« . C’est à peine exagéré. Etonnant, pour ce qui doit être une fête. Mais l’excitation générée par l’épreuve est ainsi : « Pendant la caravane, les barrières se lèvent. Les gens sont déconnectés« , reconnaît « mon » pilote. C’est probablement l’observation à retenir.

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Tous les dangers sont oubliés. « Hier (entre Seraing et Cambrai, 4e étape), on passait sur les pavés. Une dame a traversé pour récupérer un bob. Elle est passée devant le char, elle est tombée dos au char.  Le char a pilé, donc ça a secoué les gens, il a calé au milieu des pavés. Ca peut t’arrêter une caravane. De temps en temps, c’est chaud. » Rouler dans la caravane, ça reste un plaisir ? « C’est une expérience folle humainement et professionnellement« , raconte « mon » chauffeur. Il est servi. « Il faut aimer les kilomètres« , dit-il.

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Entre Arras et Amiens, il roule avec Manon, attachée à un arceau à l’arrière de l’Octavia Combi. Tout au long du Tour, chaque hôtesse change de voiture chaque jour. Le pilote, lui, a sa voiture attitrée pendant trois semaines. A Arras, on l’a dit, c’est la grosse drache (pluie forte). Et il faut quand-même distribuer les bobs tout en dansant sur une playlist à base de Kendji Girac, Flo Rida ou de Martin Solveig, deux gros haut-parleurs dans les oreilles. C’est donc pour ça qu’on voit des gens de tous âges danser au passage des voitures. Spectacle incroyable.

« Pour les hôtesses, c’est dur physiquement, elles se cognent, se mettent des bleus, elles dansent. Et nous, psychiquement, c’est usant. » Impossible de relâcher l’attention quelques instants, tellement le public est imprévisible. De notre seule Octavia Combi, environ 3 550 bobs seront lancés, entre Arras et Amiens. « Ca reste bon enfant, on voit que s’ils n’ont pas de bob, ce n’est pas grave… » constate le pilote.

« Ah, c’est beau !« , lâche-t-il sur le plateau de Notre-Dame de Lorette. La caravane longe la nécropole nationale, la basilique, et les milliers de croix de soldats tués. Cette étape-là a été surnommée « étape de la mémoire », puisqu’elle passe par des lieux forts de la Seconde Guerre mondiale. D’ailleurs, à Lorette, les voitures sont contraintes de stopper la sono, et les hôtesses doivent arrêter la distribution. Exigence de la direction du Tour.

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En un peu moins de six heures de route, le spectacle du public au bord de la route est foudroyant. Le plus marquant ? Ces explosions de joie, de bonne humeur. Autant de sourires, que c’est beau à voir ! Les bras levés, c’est bien entendu pour récupérer les goodies, mais que ce lâcher prise est étonnant. Et inquiétant. Ce qu’on lit sur les visages des spectateurs pour un chapeau en toile à quelques centimes d’euros, ça suscite forcément quelque interrogation. « Ils en font quoi des cadeaux, les gens ? » demande « mon » pilote.

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Avec lui, on s’étonne de cette frénésie. De la qualité du matos photo de certains. On se marre, aussi. « Certains nous prennent pour des cons. Ils se jettent sur les bobs, les planquent dans leur manteau et font comme si ils n’avaient rien eu… »  Avec six voitures de distribution (trois de chaque côté de la route), c’est trois fois plus de chances de récolter un petit souvenir.

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Et si l’heure de la pause pipi approchait ? Les consignes sont strictes. On a droit à trois minutes d’arrêt. Et ensuite, on a dix minutes pour reprendre sa place dans le dispositif, au sein du cortège. « Le mieux, c’est de viser un endroit où il y a un barbecue. Là, c’est génial, on est bien accueillis« , suggère le pilote. Ce ne sera pas pour cette fois.

Retour dans le cortège. Plus on avance vers Amiens, et plus les bords de route sont garnis. Les hôtesses, cachées dans leurs vêtements de pluie blancs siglés Skoda, bien sûr, ont été invitées à se mettre à l’abri à chaque averse. Il est sympa, quand-même, Laurent.

Dans chaque Octavia, deux boutons ne sont manifestement pas d’origine : le gros interrupteur blanc, c’est celui pour couper la sono. Et il y a le « bouton magique« , dixit le pilote. C’est la sirène typique qu’on n’entend pas ailleurs que dans une course de vélo. Le klaxon de la voiture, ce n’est que pour écarter les plus téméraires.

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A chaque borne, le brassage des générations et des populations est un régal. On peut lister les images marquantes, qui font du Tour un événement populaire pas comme les autres : une Union musicale installée sur une estrade, des tas de ballons accrochés aux candélabres, des vélos peints ou décorés, un autre suspendu à une nacelle. On a croisé Jojo le coq à Villers-Bretonneux, un petit rassemblement de 2CV, quelques VW Combi hollandais, des dames déguisées en infirmières militaires.

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On a mis un coup de rétro (enfin !) à un homme un peu trop confiant et imprudent. On a croisé de nombreuses tables de pique-nique bien garnies, des barbecues. Des sourires, encore. On distingue un « C’est pas vrai ! » quand monsieur n’a pas droit à son bob… On est passés aux pieds de joueurs de cornemuses. Et on a stoppé la sono devant plusieurs lieux de mémoire, comme Thiepval.

On a « décodé » les techniques de spectateurs pour cueillir un max de cadeaux : il y a ceux qui dessinent à la main des pancartes aux noms de Skoda, ou une 2CV Cochonou, pour attirer l’attention. Le truc malin ? Avoir à ses pieds un parapluie retourné en guise de réceptacle. Ne riez pas, certains ont sorti les parasols à l’envers… Bien vu, jeune homme : un gros filet installé, surmonté d’une pancarte « Visez bien merci ».

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Au risque de se répéter, impossible de se lasser de ces milliers de sourires, et de cette foule. Rien à voir avec les étapes de montagne cependant. « Dans les Pyrénées, les Espagnols passent la frontière. Il y a les Italiens aussi. Ils peuvent te monter sur la voiture« , explique le pilote. A-t-il une appréhension particulière pour les jours qui viennent ? « Peut-être la montée de l’Alpe d’Huez. Au seizième virage, c’est le virage des Hollandais. Il n’y a qu’eux. Là c’est compliqué, ils sont devant la voiture. »

Ce n’est pas pour plomber l’ambiance, mais le « pilote » raconte qu’à environ 60 km/h, s’il heurte un piéton, celui-ci a 70 % de risques de mourir. A 70 km/h, c’est 100 %. C’est en tout cas ce qui lui a été dit pendant sa formation… Le risque, sur cette étape, est accentué par un élément auquel on ne pense pas trop : le vent. Le bobs jetés peuvent parfois revenir sur la route… et provoquer la « poursuite » d’un spectateur pour le récupérer. Le sens de l’agitation des drapeaux des voitures qui précèdent est un précieux indicateur pour anticiper, encore et toujours.

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Encore quelques petites images pour la route : une (très) vieille dame qui se casse la gueule avec son siège de camping, suffisamment loin de la route heureusement (c’est pas drôle, mais si, en fait…), des enfants euphoriques réunis derrière une banderole de la Fondation du Secours populaire, à qui l’hôtesse a carrément largué un sac complet de bobs, la présence d’El Diablo avec ses cornes et sa fourche, et ce petit gamin qui fonce vers la route pour récupérer un bob, littéralement bloqué par deux adultes jusqu’à se retrouver projeté en arrière. Ouf.

Ah oui : on a eu forcément le gars qui traverse nonchalamment devant la voiture au dernier moment. No stress. Petit salut amical aussi à ces ouvriers en tenue sur le pas de la porte de leur usine, à de vieilles dames alignées avec leurs fauteuils roulants derrière un grillage, et à tous ces gamins de centres de loisirs qui ont fait de jolis dessins et magnifiques banderoles à l’effigie du Tour. La boîte à souvenirs est, pour ces derniers, en cours de fabrication. Et pour nous, à peine arrivés à Amiens, moins de six heures après le départ d’Arras, elle déborde déjà.

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