RETRO – La Bugatti Royale de 1929, le génie et la démesure

PAR PIERRE HUGONNAUD

« Rien n’est trop beau, rien n’est trop cher » Ettore Bugatti

Ettore Bugatti voit le jour à Milan en 1881. Il étudie d’abord la sculpture avant de se consacrer à la mécanique. Il migre à Paris avant de s’installer à Molsheim, à l’époque ville allemande. Il va travailler auprès de constructeurs automobiles, tels que Mathis, Deutz, de Dietrich ou encore les frères Peugeot. C’est donc en Alsace, en 1909, qu’il installe ses premiers ateliers. Ettore Bugatti y produira des voitures de sport et de compétition avec ses légendaires bolides bleus. Sa passion pour les chevaux l’amènera à concevoir un radiateur en fer à cheval…

Le palmarès de son écurie reste à ce jour inégalé avec plus de 10.000 victoires internationales et 37 records. Il construira près de 7.500 automobiles de grand luxe, fabriquées sur mesure. Il est l’auteur d’environ 1.000 brevets dont celui d’un rasoir électrique ou d’une machine à fabriquer des spaghettis. La recherche esthétique est présente à tous les niveaux de la conception de ses voitures. Il fabrique son propre outillage. Il impose même cette esthétique sous le capot ! Il veut que ses moteurs soient beaux.

Il associe son fils, Jean, qui se révèle rapidement doté du même génie d’artiste designer que son père. Celui-ci dessinera la fabuleuse Bugatti Type 57SC Atlantic de 1938. Pilote d’essai,Jean Bugatti se tue le 11 août 1939, à l’âge de 30 ans, au volant d’une fameuse 57C. Son père ne s’en remettra jamais. Le « Patron », comme tout le monde l’appelle à Molsheim, est un chef fier, au caractère autoritaire, difficile et sensible.

Mais son inventivité n’aurait pu rencontrer un tel succès, s’il n’avait pas su s’entourer d’ingénieurs de talent. Il est à l’origine des premiers arbres à came en tête en 1903 ; des quatre soupapes par cylindre en 1914 ; du compresseur en 1924, et des quatre roues motrices en 1932. Ettore Bugatti décède des suites d’une congestion cérébrale le 21 août 1947 à l’hôpital américain de Neuilly à l’âge de 66 ans.

A ne pas manquer si vous passez par l’Alsace, la Cité de l’Automobile, collection Fritz Schlumpf de Mulhouse. C’est le plus grand regroupement de Bugatti au monde, avec deux Royale dont le très célèbre Coupé Napoléon. Chaque année, début septembre, a lieu à Molsheim le festival Bugatti. Le temps d’un week-end, une centaine de collectionneurs attirent des milliers de spectateurs autour de ces monstres de mécanique venus de par le monde.

Mon royaume pour une Royale !

La gloire des ateliers Bugatti, à Molsheim, atteignit son paroxysme avec le modèle 41, plus connu sous le nom de Royale. Avec son moteur de 12 763 cm3 (vous ne rêvez pas, c’est l’équivalent d’une dizaine de Twingo !), elle fut peut-être l’une des automobiles les plus magnifiques jamais réalisées et, à coup sûr, l’une des plus coûteuses. La Bugatti Royale, d’une renommée mondiale, ne fut jamais égalée dans le domaine de la démesure et du gigantisme. Elle ne fut construite qu’à six exemplaires, et son moteur exceptionnel servit à équiper les premières automotrices à essence utilisées sur le réseau ferré français dès 1933.

Destinée aux cortèges officiels dans un monde où les têtes couronnées sont encore très nombreuses, la Royale doit être la voiture incontournable du souverain ; du moins, c’est ce que pensait Ettore Bugatti. A cette époque, elle va supplanter les Rolls-Royce, les Maybach, les Isota Fraschini. En 1911 Bugatti avait conçu un moteur d’avion de 16 cylindres en deux rangées de huit pour l’US Army. Il va tout simplement s’inspirer de celui-ci et d’un autre moteur de type 34, de 1923, destiné également à l’aviation, pour concevoir le 8 cylindres de la 41.

Maintenant accrochez-vous bien à votre fauteuil ! La cylindrée de la Royale atteint les 15 litres, plus du double des hauts de gamme de chez Mercedes en 2010. Ce moteur, avec trois soupapes par cylindre, développe 300 cv pour une vitesse maximum de 180 km/h. Il pèse 350 kg et mesure 1,40 m de long sur 88 cm de haut. Le vilebrequin atteint les 110 kg. Sa boite de vitesse est à trois rapports. La longueur de ce monstre sacré est de 6 mètres, sa largeur de 2,05 m et sa hauteur de 1,75 m. La Royale est chronométrée sur 100 m en 8,9s.

Quant au freinage… Il faut 33,50 mètres à une Bugatti Royale de trois tonnes lancée à 70 km/h, pour s’arrêter. Pas mal ! Car, n’oublions pas que nous sommes qu’en 1927. Sa transmission se fait par l’intermédiaire des roues arrière. Dans cette voiture, tout est surdimensionné et les roues ne font pas exception à la règle. Coulées en aluminium, puis usinées, elles restent un modèle du genre. Le tableau de bord est carrossé par Park Ward. Parmi cette débauche de luxe, on retrouve un poste radio, un coupe-cigare et un cendrier dans les accoudoirs. Enfin, le bouchon du radiateur est en argent massif. Il représente un éléphant dressé sur ses pattes arrières. Il est signé du frère d’Ettore, Rembrandt Bugatti.

Une pure folie et un destin manqué …

La crise économique de 1929 va stopper net les ambitions de la 41… un peu comme la Citroën SM et l’avion Concorde au début des années 1970. Trois seulement seront vendues de 1926 à 1933 à des roturiers fortunés. La première, qui porte le numéro de châssis 41100, était destinée au roi d’Espagne, qui n’en fit point l’acquisition. Entre Paris et Strasbourg, cette Royale subit un accident. Ettore Bugatti s’est endormi à son volant. Elle sera entièrement recarrossée sur le dessin de Jean Bugatti. Elle restera dans la famille comme voiture personnelle du patron. En 1963, elle sera rachetée par Fritz Schlumpf, et c’est elle qui trône au musée de Mulhouse.

La deuxième, avec le numéro 41111, est vendue au roi du prêt-à-porter Armand Esders. Celle-ci est également dessinée par le fils d’Ettore. Mais le milliardaire a des caprices, il ne veut pas de phares car il ne roule jamais la nuit. Toutefois, un projecteur escamotable est disponible dans le coffre, au cas où ! Elle n’a que deux places. Cette voiture aura une destinée chaotique avec plusieurs propriétaires, et sera finalement transformée en berline. Elle a fait partie de la collection Harrah aux Etats-Unis.

La troisième, numéro 41121, sera vendue à un médecin, Joseph Fuchs. Elle fera le tour du monde avant de s’arrêter définitivement au musée Ford de Dearborn. La quatrième, numéro 41131, est achetée en 1933 par le capitaine de l’armée royale britannique Cuthbert W.Forster. Dans les années 1950, elle sera rachetée par un américain nommé Shakespeare, avant que Fritz Schlumpf ne la fasse intégrer sa collection.

La cinquième, avec le numéro 41141, aurait, dit-on, été fabriquée avant la numéro 4 ! Source de beaucoup de conflits entre experts automobile. Quoi qu’il en soit, elle est exposée au salon de Londres en 1932. Les Anglais sont « shocking » car elle coûte deux fois plus chère que la plus belle et plus coûteuse des Rolls-Royce ! Avec ce mépris très british, elle reviendra en France où les Bugatti l’utiliseront jusque dans les années 1950, avant que l’américain Briggs Cunningham ne l’achète pour sa collection basée à Costa Mesa, en Californie.

Ce même Cunningham va racheter la sixième, numéro de châssis 41150, au début des années 1950, avant de se rendre au Mans pour courir les 24 heures. Cette N°6 n’a jamais quitté la famille, elle sera même cachée au château des Bugatti à Ermenonville pendant le deuxième conflit mondial. Après plusieurs propriétaires, elle échouera dans l’Etat du Nevada, au musée de Reno. Un seul monarque, le roi Zog d’Albanie, voulait acquérir un tel mythe. Ettore Bugatti refusa ce marché, estimant que cette tête couronnée n’était pas digne d’une Royale ! Voilà l’histoire d’une famille milanaise, région italienne où l’automobile est une affaire d’orfèvres, qui, sans aucun doute, a marqué de son empreinte le XXe et très certainement les siècles à venir.

Son prix à l’époque était de 500 000  anciens francs. C’est dire que, sur le marché du collectionneur, posséder une 41 Royale ferait de vous un multi millionnaires d’euros, de yens, de dollars ou encore un multi milliardaire de roubles… où de pierres de Mars, puisqu’ avec elle vous entrez dans la troisième dimension de l’automobile. Chacune de ces six voitures est unique. Il n’y a pas de cote. Le coupé Napoléon fait partie des deux ou trois automobiles les plus chères au monde. Bon, le rêve va s’arrêter au bout de ce paragraphe. Maintenant, il n’y a plus qu’à espérer que la magie du père Noël soit intervenue avec un modèle réduit de la Royale, à l’échelle 1/43e.

Bonne rêverie et bonne année 2011.

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