Thierry Delcuse, « Chevy » ouvrière de la reconstruction d’un cabriolet Bel Air 1957

Attention, cet homme est un doux dingue. De la race des fêlés carrément géniaux. L’objet du délire est immobilisé dans son garage : une Chevrolet Bel Air 1957 cabriolet. Une épave glanée dans le sud de la France contre un chèque d’un montant équivalent au prix d’une citadine. Et acquise au prix d’âpres négociations. La Bel Air cabriolet, c’est le rêve ultime de Thierry Delcuse, fou de rock et de l’american way of life.  Pas celle des Hummer et des pick Ford F-150. Mais la grande aventure des fifties.

Chevrolet Bel Air cabriolet 1957 (19)

Thierry Delcuse a commencé sa carrière de collectionneur en Chevrolet Camaro. Icône des muscle cars. L’âge aidant, c’est vers un autre mythe qu’il s’est tourné. Ambiance un peu plus chrome et banquettes rembourrées qu’odeur de pneus brûlés à chaque démarrage. « Je n’étais pas spécialement fixé sur la Chevrolet Bel Air. Mais elle était dans ma tête, un mythe des années rock n’roll. Le Coupé, je le trouvais très joli. Ou peut-être une Chrysler New Yorker, ou 300 C. Si c’est Cadillac, c’est une Eldorado des années 55 à 58. C’est la période du style américain« , livre Thierry Delcuse. L’Amérique triomphante et sans complexes sur quatre roues.

Chevrolet Bel Air coupé 1955 (2)

Thierry se met donc en quête de la personnification automobile de l’Oncle Sam au milieu des années 1990. Et s’écrase le bec sur l’interminable capot d’un coupé Chevrolet Bel Air de 1955, rouge et blanc. Un V8 de 4.4 litres et 280 chevaux font l’affaire. « Elle vient d’Oklahoma. C’est une société qui l’a fait venir pour un Français, qui a ensuite vendu la voiture à un gars de Lille. On a fait connaissance, mais il n’était pas vendeur. Il m’a toujours dit qu’il me la réserverait. Et puis ce gars s’est trouvé un cabriolet Bel Air de 1955 aux enchères. C’était le cabriolet de Coluche…« , raconte Thierry, qui ramène à la maison le coupé Bel Air de ses rêves. C’est sur celle-ci qu’il s’essaie à la « petite restauration ». Des détails, à côté du nouveau défi qui attendait Thierry, sans vraiment le savoir.

Chevrolet Bel Air coupé 1955 (3)

L’idée de posséder un cabriolet Bel Air n’a jamais quitté Thierry Delcuse. Mais l’obstacle est de taille : trop rare, trop cher. Trop convoité. Le terrain est tâté aux Etats-Unis, sans succès. Jusqu’à ce que ce jour dingue de 1996 : Thierry repère une petite annonce. Un cabriolet « ayant appartenu à Fernandel ». Au bout du fil, un vieil homme vivant dans le sud de la France. « Il a expliqué que cette voiture a été offerte à Fernandel après le tournage d’un film avec Bob Hope. Il a roulé avec pendant une dizaine d’années. » Puis ce « grand-père« , comme l’appelle Thierry, l’a récupérée.

Là débute une véritable guerre des nerfs. Des acheteurs français, mais aussi allemands, sont sur le coup. Avec des valises pleines de billets. Thierry, lui, n’a « que » sa bonhomie et un peu moins de moyens à offrir, pour emporter la mise. « Je n’en ai pas dormi pendant quinze jours« , dit-il. Puis arrive le déclic, à un moment inattendu. « Je lui ai dit que je venais du Pas-de-Calais, se souvient Thierry. Il m’a dit que sa femme venait aussi du Pas-de-Calais, qu’elle était une amie d’Yvonne De Gaulle. Il m’a raconté sa vie. » Et le « grand-père » finit par choisir de céder la Bel Air au gars du Pas-de-Calais. Inimaginable.

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Mais le plus dur reste à faire : entreprendre la restauration de l’auto, stockée dans un jardin depuis vingt ans, moteur bloqué, capote trouée. Une ruine. En 1957, le cabriolet était équipé de toutes les options, que même les Américains ne voyaient pas courir les rues. La rareté devient chantier titanesque. L’engin est entièrement désossé. Chaque pièce recensée, classée, qui rejoint sa boîte. La caisse est complètement mise à nu.

C’est en démontant une portière que l’histoire réapparaît : « J’ai vu tomber du tableau de bord un bout de papier. Un reçu sur lequel était écrit Villa Les Mille Roses, Marseille » : la désignation du domicile marseillais de Fernand Contandin, plus connu sous le nom de Fernandel. Un « détail » qui n’a fait que confirmer l’information selon laquelle la Bel Air avait bien appartenu au comédien et chanteur : « J’ai écrit à la préfecture des Bouches-du-Rhône pour avoir la confirmation. Ils m’ont répondu en disant qu’ils n’avaient pas le droit de me communiquer ce genre d’informations. Mais en bas, il y a avait deux lignes me disant qu’elle avait bien appartenu à Fernandel« , s’amuse Thierry.

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Dans le plan de travail de restauration (ou plutôt de reconstruction ?), il a fallu d’abord remettre le chassis à neuf. Si la caisse est littéralement attaquée par la rouille, la structure en X pour rigidifier la caisse (c’est un cabriolet) est du genre costaud. L’état de surface est refait à la disqueuse. La métallisation à chaud et le sablage sont sous-traités. Mais tous les « trous » dans la coque, et sur les panneaux de carrosserie, sont repris par Thierry lui-même, devenu tôlier sur le tas et sur le tard.

Les passages de roues sont découpés et soudés bord à bord. « Tout est abimé. Chaque pièce est à réparer« , note Thierry. Les portières partaient en lambeaux de rouille (l’eau a stagné à l’intérieur). « Il a fallu les reconstruire. Chaque élément« , explique-t-il. Chaque portière a nécessité six mois de travail. Les beaux galbes de la bête lui ont donné du fil à retordre : « La peau de porte, c’est de la tôle cintrée. Il faut replier, ajuster, faire les arrondis« , décrit-il, reconnaissant qu’à ce moment-là, il était proche de la « saturation ».

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La remise en état du plancher, elle, a pris deux ans (une année par côté). Les ailes, elles, sont tronçonnées et démontée, « ce qui permet d’accéder à l’intérieur et de réparer les corps creux. » Histoire d’illustrer l’ampleur de la tâche, Thierry Delcuse a dû travailler la carrosserie sur le chassis : « Plus de plancher, pas de toit, elle se serait cassée. Il fallait que je la consolide, et après, on fait la séparation de la caisse et du chassis« . Verdict ? Un travail d’orfèvre. A l’oeil nu, quasi impossible de voir les greffes de pièces de tôle. Pour mener cette mission à bien, Thierry a eu recours aux conseils avisés de passionnés de Chevrolet, de revues spécialisées… et d’anciens carrossiers blindés d’astuces et de petits secrets.

Puis vient le moment de remonter la caisse « à blanc ». En 2002, la voiture est prête à peindre, après cinq ans de tôle. Elle sera rouge (matador red) et beige. Une petite entorse à la véritable histoire de cette voiture. Qui était gris métal à l’origine, puis repeinte en bleu. Une opération menée une nouvelle fois par Thierry lui-même, dans son garage. Suit un début de réassemblage. Les lignes d’échappement sont neuves. Chaque pièce est repeinte dans sa teinte d’origine avant d’être remontée. Un travail de fourmi. Les tuyauteries de freins sont neuves, tout comme les amortisseurs et les rotules.

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A l’intérieur, tout est repeint également, comme les compteurs. Certains habillages sont rénovés, comme la grille qui court le long du tableau de bord, et cette magnifique horloge. Le mécanisme des essuie-glaces, lui, a été entièrement décortiqué avant d’être remis à neuf. Le mécanisme d’ouverture de l’aile, qui cache le goulot de réservoir est à lui seul un ravissement. Et ces enjoliveurs de roues en inox, pour l’instant posés dans le coffre. Neufs ? Pas le moins du monde. Ils étaient cabossés et ont été redressés à la main, puis polis jusqu’à obtenir un brillant net et sans traces. Chaque enjoliveur a nécessité cinq à six journées de travail complètes. Un mois de boulot pour les quatre pièces !

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Le coeur de l’auto, lui, sera révisé par des professionnels : la boîte automatique a été réparée par un spécialiste hollandais… en même temps que celle de la Bel Air du frère de Thierry. Le moteur est pour l’instant toujours déposé. « Le bas moteur va être rectifié. Il faut tout ouvrir« , annonce Thierry. Le jour où le premier coup de clé sera donné, et que le V8 engloutira ses premiers litres de super, Thierry ne préfère pas y penser. Ce sera un grand moment, à coup sûr. Mais quand ? « Je ne me donne pas de délai. Je ne le fais pas spécialement pour pouvoir rouler vite dedans. Chaque pièce, c’est un nouveau défi que je me lance« , admet Thierry. A la louche, pas moins de cinq ans de travaux sont encore nécessaires.

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Et si le plus dur était derrière notre orfèvre ? Quel regard porte-t-il à ce jour sur son propre travail ? L’homme est trop modeste (je vous assure) pour donner une réponse simple, précise et frontale. Apparemment, gêné, Thierry concède être « satisfait« . « Content de moi. Là où je suis le plus content, c’est sur le travail du métal, le travail de la tôle. J’adore ça. Mon premier métier, c’était plombier chauffagiste. » Inutile d’essaye de tirer davantage d’autosatisfaction de la part de ce Thierry-aux-doigts-d’-or, qui a connu parfois le doute, mais jamais le renoncement. Il restera de cet acharnement une « oeuvre », dont on devrait trouver six ou sept exemplaires en France. Celui-ci sera sans doute le plus neuf d’entre tous.

2 réflexions sur “Thierry Delcuse, « Chevy » ouvrière de la reconstruction d’un cabriolet Bel Air 1957

  1. Magnifique reportage! je suis un passionné et j’ai également la chance d’ en avoir une achetée au USA a très bientôt sur les meetings

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