Quand les victimes de la course Paris-Madrid ont les « honneurs » de la presse, en 1903

PAR BENOÎT FAUCONNIER

Une affaire de pionniers. Quand, en 1903, l’Automobile-Club de France décide de monter la course automobile Paris-Madrid, le premier Tour de France cycliste n’a pas encore vu le jour. L’automobile n’en est qu’à ses balbutiements, et déjà, l’esprit de compétition anime les constructeurs, enclins à repousser les limites de la vitesse. Paris-Madrid, c’est la course qui succède aux Paris-Berlin de 1901 et Paris-Vienne de 1902, déjà organisées par l’Automobile-Club de France.

Du 19 au 22 mai, aux Tuileries, à Paris, est entrepris le pesage des véhicules des participants. On dénombre quatre catégories : les grosses voitures, de 650 à 1.000 kilos (de 35 à 110 ch) ; les légères, de 450 à 650 kilos (25 à 30 ch) ; les voiturettes, jusqu’à 450 kilos (20 à 25 ch), et enfin les motocyclettes jusqu’à 50 kilos (3 à 6 ch). Après pesage, les pièces sont poinçonnées, pour éviter toute tricherie par remplacement, par d’autres éléments mécaniques.

Cent dix constructeurs prennent le départ de Versailles, dimanche 24 mai, pour la première étape jusqu’à Bordeaux. La première voiture file vers 3 h, direction l’Espagne. Les autres suivent toutes les deux minutes. Rapidement, c’est le cas de le dire, des vitesses « folles » sont constatées.

Il se dit que certaines autos ont atteint les 140 km/h, et avec des éléments de protection des pilotes inexistants. Quid de l’efficacité du freinage des bolides ? Pour ne rien arranger, les fauves de tôles sont lancés sur route ouverte. Entourés de précautions qui n’avaient de quoi choquer personne en 1903. L’hebdomadaire « Les Nouvelles Illustrées », dans son numéro 53, daté du 28 mai 1903, raconte toute la saveur des mesures de sécurité employées à l’époque.

Si l’on note des traversées de ville neutralisée, les mesures de sécurité sont du ressort d’autorités départementales et municipales, sur les routes entre les contrôles.

On lit, dans « Les Nouvelles Illustrées » : « Un clairon, posté à 200 mètres en avant des habitations de toutes les petites ou moyennes agglomérations non neutralisées, faisait entendre sa sonnerie dès l’approche d’un véhicule. Dans la traversée d’agglomération, le garde-champêtre, secondé par la gendarmerie ou par des cantonniers, pompiers, veillait à ce que les habitants et surtout les enfants, les animaux, ne stationnent pas sur la chaussée.« 

Sur les zones de contrôle, en secteur neutralisé, les voitures étaient escortées par des cyclistes. « Mais le nombre de voitures engagées, beaucoup trop considérable, la diversité et la puissance exagérée des types concurrents, enfin, aussi, l’intérêt excessif, mais mal avisé que le public porte aux choses de l’automobilisme ont rendu, hélas ! très insuffisantes toutes ces précautions si minutieuses« , ajoute le journal.

Plusieurs accidents graves émaillent la première étape. Dans l’Eure-et-Loir, la voiture de Porter prend feu et le pilote, tombé dessous, meurt carbonisé. A Couhé-Vérac, au sud de Poitiers, a lieu l’accident de Marcel Renault, frère de Louis, lui aussi engagé. Sa voiture verse dans un fossé. Il est projeté, et décède peu après.

Près d’Angoulême, une Brouhot décolle d’un pont. Le mécanicien, quatre spectateurs et deux soldats sont tués. Près de Montguyon, deux concurrents se percutent. L’un d’eux est tué, un mécanicien blessé. Enfin, à Arveyres, au sud de Libourne, la De Dietrich de Loraine-Barrow et de son mécanicien, Pierre Rodez, percute un chien, et finit sa course dans un arbre.

« Les Nouvelles Illustrées » publie les images prises après l’accident. Avec tous les détails : le cadavre du chien, le corps de Pierre Rodez, décédé, allongé près de la voiture. On y trouve aussi d’autres images circonstanciées : les lunettes brisées de Pierre Rodez (« Les verres brisés ont été en partie retrouvés dans l’arcade sourcilière du mécanicien« , précise la légende »), mais aussi une photo de la constatation du décès de Pierre Rodez, ou encore un « portrait » de Loraine-Barrow, « projeté, les vêtements arrachés par le volant de direction, à dix mètres du lieu de l’accident, et retrouvé sans connaissance, au bord d’un fossé, les pieds dans l’eau« .

Les concurrents ne verront jamais Madrid. La course est interrompue le jour-même à Bordeaux. Fernand Gabril, sur Mors, a parcouru 552 km en 5 h 13 minutes. Soit 105 km/h de moyenne. En 1903…